Du jeudi 22 janvier au samedi 21 février 2026
Okinawa et ses bases militaires au cœur d’une nouvelle série photographique de Kosuke Okahara.
Certains territoires portent le poids de l’histoire en silence. Okinawa est de ceux-là. Cet archipel de la mer de Chine orientale abrite de nombreuses bases militaires américaines depuis 1945. Avec Slightly Elsewhere, Kosuke Okahara documente la présence massive de ces installations devenues parties intégrantes du paysage.
Huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, que reste-t-il de cette mémoire collective ? Comment percevons-nous réellement ces réalités lointaines ?
L’exposition présentée à la galerie Polka explore ces questions à travers le regard singulier du photographe japonais.
Kosuke Okahara : un regard sur les réalités marginalisées
Né en 1980 à Tokyo, Kosuke Okahara développe depuis deux décennies une pratique photographique profondément ancrée dans les thématiques sociales et politiques. Son travail interroge la manière dont nous percevons – ou plutôt ne percevons pas – le monde qui nous entoure.
Un parcours artistique engagé
Dès 2004, le photographe débute sa carrière en alternant reportages d’actualité et projets personnels. Ibasyo, son premier projet, plonge dans la vie de jeunes filles japonaises confrontées à l’automutilation.
En 2007, il réalise Vanishing Existence, une série consacrée aux villages de lépreux du sud de la Chine. Cette œuvre a notamment été présentée au musée Cernuschi à Paris en 2024. L’année suivante, il publie Almost Paradise, un livre documentant le parcours des migrants colombiens vers les États-Unis.
De 2011 à 2015, il se consacre à un projet artistique majeur sur Fukushima. Cette série a été exposée à la Maison de la culture du Japon à Paris en 2016. Ses photographies ont également été présentées lors de Photo Quai au musée du Quai Branly en 2011.
De la documentation à la perception
Au fil du temps, son approche a évolué. Initialement axée sur la volonté de documenter et montrer, sa démarche s’oriente désormais vers un questionnement plus profond.
Comment la société à laquelle il appartient échoue-t-elle à percevoir d’autres sociétés ? Pour l’artiste, la photographie n’est pas un outil servant à affirmer un point de vue personnel. Elle met en lumière des réalités souvent marginalisées ou réduites à de simples savoirs abstraits.
Cette évolution se reflète dans sa technique même, de plus en plus artisanale et expérimentale.
Slightly Elsewhere : une exploration d’Okinawa par Kosuke Okahara
Pour cette nouvelle série, le photographe tourne son objectif vers de singuliers paysages. Il capture les bases américaines disséminées sur l’île d’Okinawa et les traces qu’elles ont laissées dans l’histoire et la géographie du lieu.
Un territoire périphérique
Okinawa a longtemps été considérée comme un espace à part. Bien qu’elle fasse partie du Japon, l’archipel demeure un « ailleurs » tant politique que psychologique.
Plus d’un demi-siècle après la rétrocession du contrôle américain au Japon, cette dissonance persiste. « Cette série interroge cet écart entre ce que l’on sait et ce que l’on perçoit réellement », explique l’artiste. Les bases militaires constituent des entités paradoxales : excessivement visibles et invisibles à la fois, monumentales et pourtant négligées.
Le titre Slightly Elsewhere renvoie précisément à cette notion de distance.
Formats panoramiques et présence monumentale
L’artiste a opté pour de très grands formats panoramiques. Ce choix rend l’aspect à la fois monumental et horizontal des installations militaires ancrées dans les paysages plats d’Okinawa.
Leur présence paraît d’autant plus écrasante, physiquement et politiquement. Toutefois, plutôt que de représenter des événements ou des individus, le photographe privilégie une approche paysagère. Il documente ainsi la survivance et la surreprésentation de ces structures massives devenues indissociables du territoire.
Une technique artisanale au service de la perception
La démarche de Kosuke Okahara ne se limite pas à la prise de vue. Son processus de tirage incarne sa réflexion sur la perception incomplète que nous avons du monde.
Le papier washi et l’émulsion manuelle
L’artiste applique lui-même son émulsion sur des papiers washi fabriqués artisanalement. Chaque œuvre émerge peu à peu, dans un processus lent et incertain.
Kosuke Okahara mélange des fibres de kozo (mûrier) avec de l’eau. Il y ajoute ensuite le liquide visqueux que sécrète une plante tropicale similaire au gombo. Il étale la mixture sur un filet pour qu’elle sèche et devienne papier.
Cette technique lui permet de décider exactement de la taille des feuilles. La texture et l’épaisseur varient à chaque fois.
L’unicité de chaque tirage
Dans la chambre noire, le photographe multiplie les expérimentations techniques. Il teinte les épreuves et utilise l’encre comme on utiliserait la peinture.
Le sujet reste reconnaissable, mais les détails s’atténuent. L’information devient moins directe, moins réaliste. « Lorsqu’on les regarde, les images se révèlent tout en résistant à une perception complète par leur matérialité même », explique-t-il.
Les fibres qui flottent, les reliefs qui captent la lumière, les tonalités qui se déplacent incarnent cet état de perception inachevée.
La photographie – médium de reproduction par essence – défie ici la duplication. Chaque pièce acquiert une singularité organique, une présence matérielle unique. Ce n’est qu’en sa présence alors que l’acte de voir devient perception véritable.
Informations pratiques pour l’expo de Kosuke Okahara
Du jeudi 22 janvier au samedi 21 février 2026.
Site web : https://www.polkagalerie.com/fr/exposition-slightly-elsewhere-de-kosuke-okahara.htm
Ouvert les mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi
De 11:00 à 19:00